CFA : pour Benjamin Ngongang de FinAfrique, « la garantie française n’est plus vraiment indispensable »

Directeur Associé en charge de l’Afrique Centrale au sein du cabinet FinAfrique, qui est spécialisé dans le conseil et l’accompagnement des réformes dans le secteur bancaire, Benjamin Ngongang a occupé le poste de superviseur à la Banque de France, le partenaire de la zone économique et monétaire qu’est la CEMAC. Il nous livre son avis et ses suggestions, en rapport à la décision des chefs d’Etats de la sous-région, d’ouvrir une réflexion sur l’évolution de la coopération monétaire avec la France.

Les chefs d’Etat de la CEMAC veulent faire évoluer les accords de coopération monétaire avec la France. Quel commentaire vous inspire cette décision, dans la perspective du secteur bancaire en zone CEMAC ?

Benjamin Ngongang : Cette décision des Chefs d’Etat de la CEMAC au sortir du sommet extraordinaire des 21 et 22 Novembre dernier, va dans le même sens que celle de leurs confrères de la CEDEAO en juin dernier, c’est-à-dire engager une réforme de la gestion de la monnaie commune des pays de la zone CFA. Si cette décision était suivie d’effets, ce n’est pas seulement le système bancaire qui serait impacté mais bien toute l’économie des 6 pays de la zone CEMAC. C’est une décision qui va dans le bon sens mais nous sommes encore au début du processus. Attendons de voir les actions qui suivront et notamment les propositions de la Commission et de la BEAC.

« Des évolutions qui obligeraient les banques commerciales à revoir leur stratégie de crédit, leur offres d’accompagnement à l’import/export mais aussi de manière très opérationnelle, leurs systèmes d’information. »

En ce qui concerne particulièrement le secteur bancaire, c’est une décision importante qui sera suivie de près dans toutes les directions générales des établissements de crédit et établissements financiers de la place, car qui dit réforme de la monnaie dit potentiellement modification des règles de change et pourquoi pas adoption d’un nouveau cadre de politique monétaire, avec des objectifs autre que la protection contre l’inflation ; des évolutions qui obligeraient les banques commerciales à revoir leur stratégie de crédit, leur offres d’accompagnement à l’import/export mais aussi de manière très opérationnelle, leurs systèmes d’information pour intégrer les nouveaux paramètres de changes fixés par la banque centrale.

Ce problème est posé en critique à l’obligation de déposer 50% de nos réserves de change dans un compte des opérations, logé dans les livres du trésor public français. Des analystes estiment cependant qu’une rupture à moyen terme avec la garantie française risque de déstabiliser les secteurs financiers et les économies de la CEMAC. Partagez-vous cet avis ?

BN : Mettre fin à la garantie de convertibilité du franc CFA accordée par la France à la zone CEMAC depuis près de 60 ans serait bien évidemment un changement conséquent pour la zone. Face à une réforme aussi importante, certains peuvent avoir une lecture pessimiste de l’avenir et craindre une déstabilisation de l’économie et du secteur financier en particulier. Pourtant on peut aussi voir cette rupture comme une extraordinaire opportunité pour la zone qui aurait alors l’occasion de choisir un nouveau régime de convertibilité plus adapté à sa situation contemporaine.

En effet, au début des années 60, lorsque ce système de garantie a été mis en place, les pays de la zone CEMAC entraient à peine officiellement dans le concert des nations après leurs indépendances, la solution d’une garantie de la France pour la jeune monnaie commune de l’époque a sans doute rassuré les pays de la région et leurs partenaires commerciaux, en tête desquels la France elle-même. Aujourd’hui le contexte est très différent, les pays de la CEMAC ont acquis une expérience de la gestion commune de leur monnaie et de leurs réserves de change, les partenariats commerciaux ont évolué avec l’arrivée, au début des années 2000 d’acteurs chinois, indiens ou turcs, qui pèsent de plus en plus lourd dans la balance commerciale de la zone CEMAC ; la garantie française ne semble plus vraiment indispensable dans un pareil contexte. Il faut d’ailleurs préciser que cette garantie n’a quasiment jamais été utilisée, car en 60 ans d’existence les comptes d’opérations ont rarement été débiteurs, même lors de la brutale dévaluation de 1994, le niveau des réserves avait fortement baissé sans toutefois devenir débiteur.

« Il faut d’ailleurs préciser que cette garantie n’a quasiment jamais été utilisée, car en 60 ans d’existence les comptes d’opérations ont rarement été débiteurs, même lors de la brutale dévaluation de 1994, le niveau des réserves avait fortement baissé sans toutefois devenir débiteur. »

La BEAC a donc globalement bien géré du point de vue comptable ses réserves sur cette longue période et devrait pouvoir continuer à le faire avec l’autonomie supplémentaire que lui accorderait cette réforme. Tant que la réforme est menée de manière organisée en associant tous les acteurs de l’écosystème dès le début, il n’y a aucune de raison de craindre un effondrement en sortie.

Une des propositions avancée est celle d’une couverture de change par pays et sur la base des mois d’importations (5 mois). Est-ce une approche cohérente selon vous ?

BN : Il n’existe pas de régime de change idéal mais il nous semble important de conserver une approche solidaire dans les propositions qui émergeront à la suite de ce sommet. La solidarité entre les 6 pays de la zone serait une excellente alternative à la garantie française, à condition que chaque pays respecte les règles de convergence en termes de déficit budgétaire et d’inflation.  Les chefs d’Etats ont d’ailleurs rappelé au sortir de leur sommet qu’ils maintenaient leur engagement pour une approche solidaire, cohérente et concertée dans la coopération au sein de la zone, ce qui veut dire que les propositions attendues de la BEAC et de la commission devraient suivre le même esprit. Concernant le niveau de réserve à constituer pour remplacer le mécanisme des comptes d’opération, cela dépendra de la marge de manœuvre que la CEMAC souhaite se donner dans l’utilisation de ces réserves, pour le pilotage de sa politique monétaire, mais dans tous les cas et au vu de l’histoire de la région, la création de réserves de changes couvrant entre 3 et 5 mois au moins d’importation nous semble cohérent.

Quel serait selon vous un bon scénario d’évolution de cette coopération monétaire ?

Benjamin NGONGANG : La nouvelle coopération monétaire doit se construire sur la base de la solidarité entre les 6 pays de la zone, en renforçant bien évidemment les principes de convergence économique et de discipline budgétaire partagée, sans perdre de vue les différences structurelles qui existent entre les économies. D’autre part, la France n’étant plus le principal partenaire commercial de la zone, l’ancrage de la nouvelle monnaie devrait évoluer vers un panier de devises reflétant davantage les échanges internationaux de la région, avec une autonomie d’objectif pour la BEAC sur le taux de change et le maintien de l’objectif de stabilité de prix.

« La France n’étant plus le principal partenaire commercial de la zone, l’ancrage de la nouvelle monnaie devrait évoluer vers un panier de devises reflétant davantage les échanges internationaux de la région.»

Enfin cette transformation devrait se faire selon nous en renforçant la gouvernance et la transparence au sein des institutions. Il faut y aller progressivement, en fixant des jalons clairs et en associant les acteurs économiques et financiers de la région pour qu’ils soient prêts à implémenter le moment venu les nouvelles règles.

La BEAC joue sur deux fronts pour la stabilité du CFA. Une réduction des liquidités sur le marché interne et une régulation stricte sur le change au niveau international. Est-ce que ce double objectif ne pénalise finalement pas la capacité du secteur bancaire à financer les segments productifs de l’économie ?

Benjamin NGONGANG : Ce n’est absolument pas ce double objectif qui pénalise la capacité du secteur bancaire à financer les segments productifs de l’économie. Le problème réside plutôt dans l’organisation même du système monétaire de la zone. La banque centrale n’a pas de véritable politique monétaire et ne peut pas décider seule d’ajuster le taux de change, elle n’a donc pas le rôle pro-actif qu’elle devrait avoir pour participer au financement et au développement des économies de la zone. Dans l’arrangement monétaire actuel, la BEAC surveille essentiellement le maintien de son niveau de réserves sur le compte d’opération, elle n’a aucun moyen ou objectif d’ailleurs pour encourager le secteur financier à financer les segments productifs de l’économie, notamment ceux qui permettraient une plus grande industrialisation de l’économie, source d’une plus grande valeur ajoutée.

« La BEAC n’a aucun moyen, ou objectif d’ailleurs, pour encourager le secteur financier à financer les segments productifs de l’économie, notamment ceux qui permettraient une plus grande industrialisation de l’économie.»

La réforme monétaire, si elle était vraiment mise en œuvre, devrait redonner toute l’autonomie à la BEAC dont elle a besoin pour piloter la politique monétaire et inciter, lorsque nécessaire, les banques commerciales à prêter plus à l’économie productive comme l’a fait la banque centrale du Nigéria par exemple, il y’a quelques mois.

Il est observé en zone CEMAC que des banques d’importance systémique font face à des défis de liquidités, et ne peuvent solliciter le marché interbancaire, qui reste assez cher, en l’absence d’un taux de référence, comme assurer la transition de ces banques en ces périodes difficiles ?

Benjamin NGONGANG : Les banques systémiques ne sont que la partie la plus visible de l’iceberg du fait de leur importance dans le système, mais c’est bien l’ensemble du système qu’il faut réformer. En attendant que la réforme soit engagée et implémentée, il faut que le canal du dialogue reste en permanence ouvert entre la BEAC et les banques pour gérer au mieux les besoins de liquidité des uns et des autres. L’implémentation des règles bâloises doit se poursuivre notamment sur la partie liquidité, en allant au-delà du ratio de transformation et du rapport de liquidité à un mois, actuellement suivis par la COBAC. De leurs côtés les banques systémiques doivent renforcer leur dispositif de gestion du risque de liquidité en s’inspirant de ce qui se fait à l’international et en l’adaptant à la réalité régionale. Il faut des indicateurs de mesure, un système d’alertes et de seuils pour gérer au mieux les périodes de baisse de liquidité.

« La zone CEMAC devrait poursuivre l’intégration de son marché financier et dynamiser notamment la nouvelle bourse régionale de valeurs qui pourraient demain être une source alternative de liquidité pour les établissements de crédit.»

En parallèle la zone CEMAC devrait poursuivre l’intégration de son marché financier et dynamiser notamment la nouvelle bourse régionale de valeurs qui pourraient demain être une source alternative de liquidité pour les établissements de crédit, lorsque le marché de titres sera devenu aussi fluide et dense que ce qui se fait ailleurs.

 

Propos recueillis par Idriss Linge

 

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